Incipit de la nouvelle « Douche froide »extrait de « Petits accidents de la vie »

Il avait bu sans mesure la veille au soir. Ce matin il était complètement défait. Il lui fallut un certain temps pour revenir à ce qui avait déclenché la culbute.

Tout d’abord, trouver la baignoire… Histoire de rafraîchir le corps. Les idées. Désembuer le crâne. Après, tout n’irait pas mieux, mais il ne sentirait plus cette odeur de chacal alcoolisé. Il entra tête la première dans la baignoire, espérant que personne n’assistât à la scène. Il conservait un peu d’amour propre. Encore. Un bruit sourd s’ensuivit. Son corps s’affala sur la fonte écaillée. Il devina le robinet en tâtonnant. Le tourna. À quatre pattes. Grotesque. Un peu bouffon le Nico !

L’eau fraîche vint lui éclaircir les idées, instantanément.

Quelques semaines plus tôt, il était tombé sur l’annonce du concours de nouvelles pour le festival annuel du cinéma. Le gagnant se verrait offrir la parution de son œuvre à compte d’éditeur, et l’adaptation de sa nouvelle pour le cinéma.

Il passait le plus clair de sa vie à écrire. Il n’était plus très sûr de son talent. Mais il écrivait. Des romans, des nouvelles. Il écrivait. Aucun éditeur ne l’avait publié depuis le roman qui avait fait de lui un écrivain. Ce fut une véritable consécration. Plusieurs milliers d’exemplaires vendus. Les interviews, les émissions de télé… Puis, plus rien. Désert. Quelques piges dans certains journaux médiocres lui rapportaient quelques euros. Pas de quoi s’enrichir. Pas de quoi fouetter un chat. Après quelques heures de semi gloire, il était redevenu un anonyme. Il était seul comme un vieux rat abandonné par le reste de la clique.  Avec la notoriété, ce qui est  difficile, c’est quand elle s’amenuise. Peu à peu, les gens se détournent, et vous oublient.

Lire les rubriques à la con lui plaisait. En écrire aussi. Il était assez fier de la dernière :

« Drame de l’alcool. Une femme, cliente d’un petit bar de quartier,  y est restée cinq jours enfermée. La cliente était dans les toilettes lorsque le patron ferma son bar pour un week-end prolongé. Malgré ses cris, elle ne fut pas libérée. Elle cria pendant de longues heures. Sans que le voisinage ne l’entende. Une bande de petits merdeux, avait-elle dit plus tard, est passée devant la devanture du bar, s’est installée et resta devant, pas loin d’une demi-heure. Narguant la victime. Elle ne consomma que l’alcool laissé par le patron. Le fonctionnement de la machine à café lui était absolument inconnu. Il n’y avait plus d’eau minérale dans le frigo. Elle  n’avait pas les clefs de la cave. Si elle les avait eues, elle aurait pu sortir. Vu que sur le trousseau, il y avait les clés de la porte d’entrée du bar. De plus, elle était allergique aux jus de fruits. Il n’y avait plus de sodas, vu que « la conasse de serveuse avait oublié de passer la commande auprès du marchand de bière » aux dires du patron qui retrouva la miséreuse complètement ivre à son retour. Il appela la police pensant qu’elle s’était introduite dans le bar pour le cambrioler. Elle passa 48 heures de garde à vue. En salle de dégrisement. Après que les policiers, qui revenaient d’une manifestation, l’eurent passée à tabac…» N.C.

 

Les pigistes ont tout juste droit d’inscrire leurs initiales.

Il signait N.C pour Nicolas Carmin.

Pour l’heure, il espérait une idée pour sa nouvelle. Les candidats devaient écrire une histoire ayant trait au cinéma. Le jury était constitué de personnalités… du cinéma. Il avait décidé d’écrire une nouvelle calibrée bien comme il faut. Bien comme ils demandaient. Histoire de se foutre de leur gueule. Une petite revanche…

À y regarder, l’histoire de la gonzesse du bar l’inspirait. Il pourrait transposer l’événement dans le bar du complexe du cinéma. Il se figurait le patron du complexe qui retrouverait la victime le lundi matin, vautrée, au sol à côté de la salle de projection. Mieux, ce serait le projectionniste qui la trouverait.

Bien sûr, la version du projectionniste différerait. Quelque peu. Un type sympa, le projectionniste. Sans histoires. Le cœur sur la main. Il donne facilement aux flics car il respecte la loi. Il ne bat sa femme que quelquefois et seulement quand elle le mérite cette connasse ! Il va à l’église tous les dimanches et n’oublie jamais la petite pièce pour les enfants de chœur. Surtout le petit blond, le fils de la coiffeuse, un gamin tendre à souhait… Bon père de famille, on loue sa proximité avec ses enfants. Très proche d’eux, il les emmène partout avec lui. N’hésite pas à passer la nuit avec l’un d’eux quand il fait des cauchemars.

Tout ça pour dire que la nana pseudo enfermée du ciné, selon le projectionniste, c’est juste un tapin notoire ! Elle avait bouffé toutes les économies de son copain Fanfan. Elle l’avait vu arriver. Il n’avait pas l’air heureux le Fanfan. Bien décidé à lui mettre une trempe, elle s’est planquée dans les chiottes.

Nicolas était satisfait de sa trouvaille. Il était content de la fin. Le fait divers deviendrait  une fiction, comme c’était l’obligation au concours. Il arborait un sourire béat. Voire narquois. Qui aurait l’idée de lire les piges d’un quotidien aussi médiocre… Il avait son histoire. Restait à formaliser le tout en une nouvelle bien ficelée comme il faut.

Rien ne déborderait.

2 réponses à “Incipit de la nouvelle « Douche froide »extrait de « Petits accidents de la vie »

  1. Hé hé ! « Douche froide » est une nouvelle qui fait partie du recueil « Petits accidents de la vie » !
    Merci Alma. Et hormis celui-ci, les autres sont en numérique pour le moment…
    Belle journée !

  2. Ca me plait bien tout ça:) je vais voir avec mon prodézordi la prochaine fois que j’aurais besoin de ses compétences, pour me procurer « douche froide » et « Tziganes » : il a une carte, lui!

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