La Corporation des gueux. Extrait n° 3

Un autre extrait de ce roman aux multiples personnages. Un peu moins tragique ! Jeanne est toujours à l’hôpital, mais son état s’améliore. Il faut dire que Jeanne est excessivement entêtée, même lorsqu’il s’agit de vaincre amnésie et paraplégie. Celui qui clouera Jeanne au lit n’est pas encore né !

 

 » Un infirmier venait le matin, depuis quelque temps. Jeune. Une figure complètement illuminée. Pas seulement la figure…

Il avait pris l’habitude de raconter des anecdotes à Jeanne. Un genre de Gaston Lagaffe. Jeanne le trouvait drôle. Le type avait un lapin. Horrible. Le lapin, pas le type. Beau gosse, le type. Mais là n’est pas la question. Un horrible lapin qui mordait tout ce qui passait à sa portée. Un herbivore qui becquetait les doigts de pied, parce que, vu la hauteur d’un lapin, c’était tout ce qu’il pouvait boulotter… Mauvais caractère. Limite psychotique. L’infirmier avait pété un câble, un soir, et il avait saisi la première chose qu’il avait trouvée, une serpillière, pour fouetter la sale bête. Il faisait tournoyer une serviette pour montrer à Jeanne. Mais la bête, revêche, s’était accrochée à la serpillière. Par les dents. L’infirmier tournait en beuglant et faisait mine de décrocher le lapin. Le lapin tirait de plus belle, tapait du pied. L’homme chercha à lancer le lapin accroché à la serpillière en le faisant tourner sur lui-même. Le lapin tapait encore, grognait, mais ne lâchait pas le tissu. Jusqu’à ce que l’homme cesse. Humilié devant sa nouvelle dulcinée. Forfait. Devant témoin. En disant cela, l’infirmier s’était assis sur le bord du lit. Il paraissait dépité. Jeanne éclata de rire.

Jeanne passait du temps à écouter l’infirmier. Chaque jour il en avait une nouvelle. À chacun de ses voyages, il lui arrivait des catastrophes. L’une après l’autre. Une à chaque voyage.

Il y avait Flora, l’infirmière, sculptée façon Barbie. Sûr que sa blouse devait être la seule étoffe coulée le long de son corps galbe… Mais elle restait dans la limite de la bienséance et était si zélée au bien-être de ses patients… Jeanne pensait qu’elle faisait du bien à tous les accidentés, les cassés, les tordus, les carcinomateux et les autres…

Fred le brancardier, ne manquait pas de venir écouter « les souvenirs périples » de Jeanne, en coup de vent, à chaque fois qu’il était à l’étage. Il aimait aussi beaucoup les railleries de Jeanne à l’encontre du reste du personnel, des visiteurs et autres personnes qui croisaient son chemin. Il s’esclaffait à chacune de ses remarques, à gorge déployée, toutes dents dehors, se frappant les cuisses des deux mains, tapant du pied. Il avait un rire d’éléphant.

Le chirurgien, chef de service – d’ailleurs elle ne savait pas dans quel service elle avait été affectée depuis sa sortie d’amnésie partielle – armé de quelques aides-soignants, entrait dans la chambre chaque matin à huit heures pétantes, puis la congratulait des efforts qu’elle entretenait pour sa guérison. Comme dans « urgences », la série TV à la con de la deux, pensait-elle. Elle lui préférait le chirurgien qui l’avait opérée. Il venait chaque jour, lui aussi, mais seul, en fin de journée. Il constatait les progrès, les orteils qui se mirent à gigoter un beau matin l’avaient laissé bouche bée le soir lorsque Jeanne lui avait montré les fameux exploits. C’était un homme très technique, très pointu avec un zeste d’humanité en plus. Il avait la bonne distance selon Jeanne, avait su la réconforter et la stimuler sans s’appesantir sur l’état peu enviable de Jeanne. Il constatait les progrès neurologiques et les progrès de la mémoire de sa patiente qui s’acharnait à noter les souvenirs, les flashes et à en faire un tri méticuleux. Elle travaillait à un puzzle de plusieurs milliers de pièces, des fragments revenant dans le désordre. Elle reconstruisait son existence avec les yeux d’une rescapée. Cela changea considérablement sa vision de la vie.

Chaque soir donc, à la fin de son service, il rendait une courte visite à Jeanne et ils faisaient le point, puis il adressait un clin d’œil à la convalescente avant de s’éclipser vers le dehors.

— Ce sera bientôt votre tour, ajoutait-il parfois. »

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