La Corporation des gueux. Extrait n° 2

Chambre d’hôpital. Silence. Bruits étouffés incessants au loin. Des bruits de métal, des voix confuses dans la tête de Jeanne. Elle souffrait. Elle avait dû s’endormir. Probablement. Mais elle se demandait quand, et où… Elle venait de faire un rêve étrange. Ce visage qui revenait. À chaque fois.

Il était revenu plusieurs fois, elle en était sûre. Il y avait quelque chose d’inhabituel, elle était incapable de se souvenir, dans l’instant, comment elle passait ses journées, depuis quelque temps. Entre deux rêves. Bon dieu pourquoi avait-elle le sentiment de ne pas dominer sa torpeur …

Et ces tuyaux, d’où viennent-ils ? se dit-elle dans un demi-sommeil.

Elle fit un effort surhumain. Elle se mit à réciter des poèmes, des récitations plutôt, comme à l’école. Elle les disait très haut, afin de se maintenir « activée ».

Entendre à nouveau sa voix était étrange. À mesure qu’elle récitait, de récents souvenirs jaillissaient de son cerveau léthargique.

Tiens, ils sont tous deux habillés d’une blouse verte. Comme dans les hôpitaux… Merde ! Je suis dans un service de réanimation, je réalise maintenant. Mais ?…

Dans les hôpitaux, le service de réanimation se trouve toujours dans les sous-sols. Pourquoi ?

Les salles de réveil – quoiqu’en fait de salle, il s’agisse plutôt de couloirs, sont glauques – on devrait appeler ça des salles de sommeil. La seule lumière c’est le néon, au-dessus de la tête. Allongée sur le dos, le néon aveugle les yeux qui tentent de s’ouvrir…

On se demande pourquoi ils vous allongent sur le dos, une fois qu’ils ont terminé le tripotage… Pourquoi pas sur le ventre, ou sur le côté ? Ça fait ronfler, être sur le dos…

Même pas envie de me réveiller : pas de fenêtre avec un bout d’arbre. Simplement un néon qui te tue la rétine et une infirmière qui te gueule dans les oreilles : «  Madame, vous vous réveillez ? » 

Ben non, justement. Pas envie na !  t’avais fini ton service et si je reste endormie, tu vas être obligée de rester c’est ça ? Ben m’en fiche. T’as qu’à m’emmener dans une vraie salle de réveil. Pas ce trou miteux aux murs, on ne sait même pas de quelle couleur… jaune peut-être… Ça doit être ça. Histoire d’imiter le soleil. 

Et ce bruit. Des chariots d’outils en métal qui s’entrechoquent. Avec des clings incessants. Que c’est agaçant ! Remontez-moi merde !

 

Dans la salle de réveil, personne, hormis le médecin, et les infirmières. Depuis quand était-elle là ? Alternance de lumières embrumées, de somnolences et de réveils en sursauts. Jeanne était présente au monde environnant sans être présente à elle-même. Pourtant sa hargne habituelle ne l’avait pas quittée.

Puis, elle sentit qu’on la déplaçait. Elle entendit le cliquetis du chariot, la voix du brancardier « on y va ma p’tite dame ? » Elle vit défiler les néons alignés d’un couloir long et profond. Le grincement d’une porte, une autre… Les murs n’étaient plus jaune pisseux. Ils étaient parme. Plutôt apaisant.

La mémoire semblait réintégrer peu à peu son encéphale. Mais ses yeux restaient clos, les paupières demeuraient collées. Elle n’arrivait pas à se souvenir des personnes de son entourage. Curieux. Chaque personne, aussi odieuse soit-elle, a un entourage. Elle sentait des présences plus qu’elle ne les constatait.

Les heures passaient. Les jours…

Son fils, semblait-il, vint plusieurs fois. Elle le reconnut. Puis, une femme… Un homme ensuite, plus âgé. Les images lui parvenaient maintenant comme des éclairs courts et incessants. Son fils venait, souvent. Elle ne se souvenait pas de leurs conversations… En avaient-ils…

Un matin, cet homme était entré dans la chambre. Elle le percevait plus qu’elle ne le voyait. Odeur agréable, posture sereine, quoiqu’un peu anxieuse lui semblait-il. Ce n’était pas un médecin. Il restait trop longtemps, ne parlait pas. Lui prenait la main. Le manège dura sans qu’elle sache combien de temps. Le temps semblait s’être interrompu. Le brouillard s’était emparé du cerveau de Jeanne.

Puis, elle ouvrit les yeux, elle reconnut l’homme qui lui tenait la main à chacune de ses visites : Elliot. Elle fit mine de parler, mais elle n’y parvint pas. Sa bouche semblait entrouverte sur une grimace figée, sans que le moindre son puisse en sortir. C’était pour cela qu’elle ne se souvenait pas des conversations. Il n’y en avait pas.

« Putain, ce n’est pas vrai ! » Jeanne s’agitait intérieurement, car pas plus que sa bouche, son corps ne pouvait remuer…

 

 

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4 réponses à “La Corporation des gueux. Extrait n° 2

  1. hé hé oui (merci pour le talent) c’est un sujet qui me questionne (un peu… beaucoup) en ce moment !
    Deviendrais-je hypocondriaque ?… aïe !

    Amitiés

  2. Brrr… Une fois de plus ton talent littéraire est au service de la douleur qui nous guette, nous autres, pauvres mortels souffreteux.
    Jonas

  3. Merci Sandrine !
    L’hôpital, le réveil, parfois les soins intensifs… Plus on vieillit plus on de « chance » de le vivre…
    Les arbres, les oiseaux ce sont eux qui manquent le plus dans cette atmosphère fermée…

  4. Houla, ça sonne si vrai, ça sent le vécu… C’est exactement ça, les soins intensifs, les sensations, les impressions floues, les allers-retours entre deux rives, le cotonneux, le cerveau qui mouline, les films, les images incompréhensibles, les inconnus, le yoyo entre sécurité et insécurité… Tout y est. Et c’est tellement juste.

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