« Jane et la guêpe ». Nouvelle (2)

L’éducatrice a beau lui expliquer qu’elle ne vérifie pas son travail, mais qu’elle est là pour s’occuper d’elle, dans le but de l’accompagner dans sa vie, et d’évaluer le bien-fondé de ses choix, de la protéger, Jane est en colère à chaque fois.

— J’n’ai pas besoin d’être protégée, moi !

Jane, elle passe le temps entre son studio de vingt mètres carrés, sa visite hebdomadaire chez sa psychologue, sa tutrice qui lui donne son argent pour la semaine, qui l’accompagne faire ses courses, et les salles de cinéma. Elle va au cinéma, une fois par semaine. Elle est fière, car elle a le droit d’y aller seule. Elle ne va voir que des films d’horreur. Elle adore ça, les films d’horreur. Elle n’a pas peur. Enfin, elle s’enfouit la tête sous son oreiller dès qu’elle rentre de la séance, mais elle dit que ce n’est pas de la peur. Elle trouve ça drôle. Ce qui lui fait peur, ce sont ses histoires, la guêpe, le camion, la fièvre…

La psychologue, elle la hait. Surtout depuis qu’elle s’est absentée pendant six mois. Quand elle est revenue, elle était changée. Elle travaillait à mi-temps pour s’occuper de son nouveau-né. Seulement pendant quelque temps qu’elle disait. Jane trouve intolérable qu’elle se consacre autant à un mioche.

Elle prend le métro. Toute seule. Comme ça, elle peut parler aux gens. Elle leur parle de sa guêpe. Ils s’en fichent pas mal de sa guêpe. Elle leur en parle quand même.

Un jour, elle était dans le métro avec la tutrice. Assise en face d’elles, se tenait une jeune femme avec un bébé. Le bébé, il faisait des grands sourires à Jane, il essayait d’attraper sa main de ses petits doigts. Jane écarta farouchement le bébé. Elle invectiva la jeune mère :

— Faut lui claquer la gueule, dit-elle avec un large sourire, ça s’fait pas de toucher les gens !

La tutrice lui a expliqué qu’il était mignon, ce bébé, qu’on ne devait pas claquer les bébés. Jane, elle ne le trouvait pas mignon.

Plus personne ne l’écoute. Tout le monde est lassé, car Jane, elle n’a jamais interprété l’histoire de la guêpe. Ni les autres histoires qu’elle raconte indéfiniment. Personne ne prête attention, vraiment.

Elle n’a pas d’amoureux. Elle ne sait même pas si elle est une fille ou un garçon. Pas vraiment. Elle n’a aucune idée du temps qui passe. C’est la tutrice qui lui dit lorsque c’est son anniversaire.

Dans une semaine, justement, c’est son anniversaire. Jane est invitée chez sa mère. La tutrice l’accompagnera, car sinon, elle n’ira pas. Elle n’a plus envie.

Depuis que sa mère lui a claqué le visage, à la fête des Mères. Il y a longtemps. Pourtant, Jane lui avait fait un beau dessin. Elle y avait mis des couleurs, des fleurs, et un cercueil. Dessus, elle y avait inscrit « maman je t’aime ». Jane a ramassé le dessin, jeté à terre par sa mère. Elle l’a rangé dans son portefeuille. De temps en temps, elle le montre à sa tutrice.

Ça fait cinq ans. C’est la tutrice qui lui a dit. Ça fait cinq ans qu’elle n’y va presque plus, sauf une fois par mois. Le psychologue, il l’oblige à y aller une fois par mois. Il dit que c’est pour son bien.

 

Publicités

2 réponses à “« Jane et la guêpe ». Nouvelle (2)

  1. Pauvre Jane prisonnière. Personne n’a jamais vraiment parlé à Jane dans le passé, c’est sans doute pour cela qu’elle ne peut pas « interpréter » sa guêpe. Bouleversant.

Vos pensées

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s