Paris VS Lyon (17)

077

Le 11 juin

 

Mon pauvre amour,

 

Sous les pavés la plage… Sur les pavés la merde ! Mais faut être un peu barré pour dévaler une pente sur une bécane à cette vitesse ! J’espère que tu ne t’es pas blessé et que ton vélo neuf n’a rien subi de fatal. Je souhaite que ton nez ne soit pas cassé ! À ton âge, la chirurgie esthétique… Dommage que ce ne soit pas le pied gauche qui a touché terre dans… Allez, j’arrête. Mais garde tes baisers salis, salés tombés le long du lit…

J’ai revu la jeune fille dont je t’avais parlé. Cela faisait un mois que je ne l’avais pas croisée. J’étais assise dans le jardin du Luxembourg. La température était clémente. J’aime aller m’asseoir en début d’après-midi avant d’entamer une promenade. Je m’assois généralement dans cette allée d’où je peux regarder le palais du Luxembourg, encore une construction élevée par la famille des Médicis tiens ! Marie je crois. Je kiffe cette allée bordée de marronniers, où les pelouses sont autorisées. Je veux dire, on peut y poser son séant. T’as vu comme je parle bien la France parfois ? D’ailleurs elles sont gorgées de flâneurs.

J’avais décidé d’aller au Louvre, mais j’ai fait un crochet par le parc. Je me souviens des promenades que j’y faisais avec ma grand-mère lorsqu’elle était concierge boulevard Montparnasse. T’ai-je dit que ma grand-mère était concierge ? Oui j’ai dû te le dire. Elle habitait un immeuble bourgeois boulevard de Montparnasse, non loin de Port-Royal. Entre parenthèse, la station du RER B, Port-Royal est magnifiquement désuète. Elle a conservé les carreaux blancs anciens des vieilles stations. Dehors, c’est un petit pavillon carré, ivoirin, avec de hautes et larges fenêtres blanches qui couvrent l’ensemble des quatre murs. Le toit quatre pentes couvert d’ardoises grises, se couronne par un sommet en zinc gris mat armé d’une pointe. L’ossature métallique de ce bâtiment qui ressemble davantage à une grande gloriette, très grande la gloriette, est peinte de ce même pourpre que celui des lettres du nom de la gare : Port-Royal. Elle porte bien son nom !

Mais je m’égare, en évoquant ce semblant de kiosque au lieu de te parler de cette jeune fille. Je l’ai retrouvée au jardin du Luxembourg, et j’en étais heureuse, sans pouvoir dire pourquoi. Je m’inquiétais de son sort, sans pourtant la connaître. Aujourd’hui les gens si individualistes, si peu enclins à s’intéresser aux autres… La petite semble s’être rabibochée avec son ivrogne de mère, mais elle n’est pas retournée dans l’appartement familial. Elle était accompagnée d’un jeune homme chevelu au menton pubescent et d’un chien tout aussi chevelu. Des frères jumeaux. Je me moque, mais je te certifie leur ressemblance ! Il est charmant, le jeune homme, pas le chien. Il a une toison blonde à faire pâlir un chauve, qui pend sur ses épaules, et il a un boulot ! Oui, je sais que ma manière de présenter les choses est un peu incongrue, mais je tente de te les dessiner comme je les ai vécues. Ils semblent s’aimer, ils m’ont tant émue que je leur ai proposé de s’installer chez moi, le temps qu’ils trouvent de quoi se loger. Car vois-tu, il est dans la rue lui aussi malgré son taf. Putain ce que Paris est difficile pour les pauvres, j’ai entendu dire que certains malgré leur travail, dorment dans leur voiture à cause du coût des loyers…

Je suis contente qu’ils aient accepté. Je les attends demain soir. Je ne suis pas allée au Louvre, j’ai passé un long moment en leur aimable compagnie. Le jeune homme est très cultivé, il m’a retracé une histoire étonnante à propos du lion de Belfort qui se trouve à Denfert-Rochereau. Tu te souviens, nous l’avons vue ensemble, l’énorme sculpture de Bartholdi ? Eh bien, Bartholdi voulait que sa statue soit fourguée aux Buttes Chaumont, mais le conseil municipal en a décidé autrement. Pour Bartholdi, l’acquisition de l’œuvre était un hommage au patriotisme alsacien, tu parles, à Denfert-Rochereau, le colonel qui s’est illustré en résistant à l’ennemi prussien à Belfort en 1870. Celui de Paris fait le tiers de celui de Belfort. Merde alors, toutes les répliques des œuvres laissées à Paris sont moins grandes que les originales. C’est le cas de la statue de la liberté ! La nôtre est beaucoup moins gigantesque que celle de New York… Re-merde ! Notre lion parisien est en cuivre martelé, tandis que celui de Belfort est en grès rose si je ne me goure pas. Sans doute pour ne pas se dégoûter à besogner la même matière…

Selon Gilles, c’est le prénom du jeune homme, Agnès Varda veut être enterrée là. Elle vit non loin de la place, et par fainéantise dit-elle, je cite de mémoire, c’était dans un numéro de Libération en 2003 :

« J’habite donc Paris XIVe et pas Paris. Par commodité ou paresse, je tourne souvent près de chez moi. J’aime le Lion de Belfort et les cartes postales le représentant. Je serai enterrée là où repose Jacques, il y a dix battements d’aile de corbeaux entre notre maison et notre demeure finale. » C’est beau non ?

Plus j’y pense, et plus je pense que j’pense comme elle. J’habite Paris XIVe, non pas que je me prenne pour Varda, hein, je ne suis pas une putain de poseuse !

J’ai hâte de te présenter Gilles, Sylvia, ce petit couple pour lequel je me suis prise d’affection.

Je te lèche la pomme,

                                                                                        Jeanne

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6 réponses à “Paris VS Lyon (17)

  1. hello Cathy !
    Marrante cette coïncidence…
    J’aime Paris… et Lyon !
    Paris, j’y suis née, et Lyon je vis à côté depuis Pffffuit longtemps ! 😉
    Le XIV était le quartier où je traînais mes guêtres le plus souvent, j’y ai quelques racines (même si je préfère les racines des arbres), oui je connais le cloître mais cela fait des lustres que je n’y ai pas mis les orteils !
    Tout cela pour dire que la correspondance est le fruit de mon imagination, mais qu’il y a beaucoup de moi et de ce que j’ai vécu, je vis, (je vivrais ? non !)
    Les petits jeunes… disons que la cause des démunis me tient à cœur…
    Merci de ta venue Cathy !
    Amitiés

  2. Mais Jeanne traîne dans mon ancien quartier !!! 🙂 Tu m’as fait remonter plus de quinze ans en arrière quand j’habitais moi aussi dans le XIV… et plus loin encore quand j’arrivais précisément à cette station pour aller travailler à Cochin (connais tu le cloître de Port Royal qui est une petite enclave bien calme sur ce boulevard très fréquenté, j’aimais bien y aller le midi…).
    J’aime beaucoup la correspondance de Jeanne. Elle est drôlement péchue et généreuse. C’est super de savoir cueillir deux jeunes comme ça et de leur offrir spontanément un toit…

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