Paris vs Lyon. (10)

Paris, le 13 mai

          Mon cher Jean

 

Quel prétentieux fais-tu ! Comme il est doux de penser que l’homonyme de ta gare à Paris lui ressemble. C’est amusant, car lors de sa construction à Paris, je crois que la compagnie, à l’époque n’était pas très heureuse que la gare soit érigée en face de la maison d’arrêt, alors qu’elle espérait arriver près de la Bastille !  Elle fut construite sur des plans de François-Alexis Cendrier en 1855 comme terminus des lignes de la compagnie du chemin de fer de Paris à Lyon. D’où leur nom respectifs… ça t’en bouche un coin ?  La gare de Lyon a été réalisée au cours du 19e siècle et au début du 20e siècle par ajouts successifs de bâtisses et de verrières, intimement enchevêtrés. Un peu comme si l’on découpait des tranches de saucisson, mais à l’envers… Tu ne m’en voudras pas de cette triviale comparaison, toi le natif d’une région qui voue son art culinaire à la charcuterie !

Je suis comme toi, j’aime cette verrière, qui laisse voir le ciel. Ma gare à moi me rappelle de souvenirs si anciens liés à une autre verrière aujourd’hui détruite : les Halles de Paris. Je devais avoir entre quatre et six ans lorsque j’allais deux ou trois fois seulement, aux halles avec ma grand-mère. Mais je me souviens encore des odeurs de ces visites où l’on achetait une tête de veau, de la langue… Beurk ! Je revois très précisément la tête de veau qui dépassait au milieu des poireaux et du persil dans le panier de ma grand-mère. Et ces allées avec toutes ces têtes d’animaux morts posées et me dévisageant. Voilà sans doute la raison pour laquelle je déteste la viande. Pourtant ce souvenir kinesthésique me ravit. Même si la perspective d’une tête de veau n’est pas loin de me donner des haut-le-cœur.

Aujourd’hui, Beaubourg a remplacé les Halles et si j’aime beaucoup cette construction, je regrette que l’on ait détruit les Halles qui faisaient partie de notre patrimoine.  C’était une grande halle vitrée comme nos deux gares. J’entends encore les rumeurs qui l’emplissait, et vois les couleurs, les figures de bêtes mortes, les étals pleins de fruits, de fleurs, de crustacés, et de produits que je ne connaissais pas et lui donnaient un air surréaliste. Mon goût pour Dali me vient probablement de cette ambiguïté morbide. Du coup, j’adore Beaubourg et ses tuyaux de couleurs. C’est un peu comme un jeu de Lego gigantesque. Mon âme d’enfant n’y résiste pas. En 72, j’avais vu le trou béant laissé par la destruction des Halles. Je ressentais un étrange sentiment, mêlé de curiosité et de regrets. Qu’allaient-ils construire ?

J’ai découvert le musée avec ma prof de français. Elle adorait tout ce qui était d’avant-garde. Les films de Godard… et Beaubourg. J’étais scotchée par les idées de cette petite vieille au dos vouté à l’accent polonais. Pas banal pour une prof de français. J’entends encore sa voix éraillée nous dire lorsque nous nous plaignions « vous voulez mourir idiots ? » Ben non. On ne voulait pas mourir !

Quoiqu’il en soit, Beaubourg pour endiguer la perte de vitesse de Paris sur la place de l’art, en lieu et place du grand marché de lard… Je trouve que c’est plutôt réussi !

Surtout que la construction a suscité de vives polémiques. Quoi, des canalisations, des escaliers électriques, des passerelles métalliques, tout ce qui est habituellement camouflé est ici à la vue de tous ?  Eh bien moi j’aime la Notre-Dame de la Tuyauterie !

Je reviens justement de Beaubourg. Enfin, du Centre Pompidou. Poupoupidou ! Je n’ai pu résister à une exposition de Matisse. Paires et Séries, c’est son nom. On va dire qu’elle aborde l’ensemble de  son œuvre en déclinaison de tableaux agencés par paires. Peut-être aurons-nous l’occasion d’y aller ensemble, je sais que tu adores Matisse. L’expo dure jusque fin juin, ce qui nous laisse un mois.

Je me suis assise pour contempler l’édifice. Il ne me paraît même pas vieillot avec sa tuyauterie à l’air. Le musée je veux dire. Il a été rénové à son vingtième anniversaire. On a ravalé la façade de la vieille dame – pas ma prof de français – un coup de pinceau et hop ! Du bleu pour les conduites d’air conditionné, du vert pour les tuyaux d’eau, du jaune pour les lignes électriques. Les ascenseurs sont rouges. Comme ça, on ne peut pas les manquer ! Les travaux ont duré presque deux ans. Je n’étais pas au courant. Mais comment se tenir au courant de la réfection d’un musée au fin fond de la glèbe Lozérienne…

Toujours beaucoup d’animations se donnent sur la place. Aujourd’hui, il y avait un souffleur de bulles, je ne sais vraiment pas comment l’appeler. Les bulles qu’il faisait étaient énormes et les couleurs de Beaubourg se reflétaient en elles, comme si elles y étaient incrustées.  Cette esplanade emplie d’artistes de rue me fait penser aux saltimbanques du moyen-âge.

À te voir,

                                                                                      Jeanne

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