« Petites scènes de violence ordinaire dans une institution médico-sociale » Nouvel extrait.

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La directrice 

« Elle avait débarqué telle une armée d’assaut. Tour à tour enjôleuse comme une prostituée, autoritaire comme un cerbère, elle prenait place dans le bureau directorial, ne mettait pas les pieds sur le bureau des secrétaires, à l’instar de l’ancien directeur, ne matait pas les derrières des gonzesses, mais devint vite une cheftaine redoutable pour ceux et celles qui la contredisaient.
Elle décidait de tout. Elle élaborait tout. D’un seul coup « madame Je » avait chosifié l’institution.
À la manière Américaine. Omniprésente, elle écoutait même les bruits de couloirs. Elle en raffolait. Elle n’hésitait pas à en faire courir quelques-uns. Histoire d’améliorer le quotidien.

Elle téléphonait, le soir pour vérifier si les salariés restaient bien jusqu’à l’heure dite. Sous des prétextes creux. Ou limpides, selon l’angle d’où l’on regarde. Enfin les autres, je ne sais pas, mais à moi, elle me fit le coup une quantité de fois !
Quelquefois, il y avait de la casse… De temps à autre, certains souffraient à force de se taire. Mais elle ne s’en rendait pas compte. Ce n’était pas sa faute. Ce n’était pas comme si elle le faisait exprès…
En outre, la majorité était sous le charme de son sourire, car la majorité était soutenue par elle. À la même époque, quelques éducateurs venus d’autres établissements de la fondation, qui en comptait plusieurs, étaient arrivés là. Notre établissement était très convoité car il semblait, de l’extérieur, qu’il y régnait une sorte de paix, que la vie s’y déroulait comme près d’un long fleuve tranquille. En fait, c’était un externat et les éducateurs convoitaient l’établissement pour ne pas travailler les weekends. C’est sans doute dans ce détail presque insignifiant que se situait mon problème : les gens qui se sentent bien dans une entreprise ont tendance à être oublieux pour rester dans la place. Je découvrais qu’à l’instar des entreprises qui orientent leur politique en fonction des chiffres en favorisant les attitudes « agentiques », les convictions éthiques des individus étaient reléguées sur le banc de touche, au profit de comportements utilitaristes et de soumission.

Un exemple ? Il se trouve que quelques éducateurs étaient du genre brutal avec les mômes, c’est-à-dire que les menaces et les gifles accidentelles se multiplièrent dès leur arrivée. Peu à peu, chacun se sentit autorisé à sortir de ses gonds lorsque cela s’avérait utile. Une petite baffe ou deux, ça n’a jamais tué personne…
La directrice avait besoin de soutien, et les gifleurs impromptus avaient besoin de protection. Ceux qui dénonçaient cette facilité seraient donc censurés, voire plus s’ils insistaient lourdement. La directrice ne pouvait se permettre aucune tolérance. Donc, non seulement mon collègue à la très forte estime de soi, qui confinait au narcissisme primaire et n’avait d’égal que sa fainéantise, elle s’en fichait comme de sa première culotte, et qu’il puisse me harceler ou se conduire de manière perverse avec les mômes lui était tout aussi égal.

Je l’imaginais parfois en concierge : elle récurerait les escaliers à tous les étages chaque jour, rien que pour pouvoir épier les locataires, ou écouter les cancans :
— Vous savez quoi ? M’dame Dulaurier, eh ben, elle couche avec le locataire du sixième !
— Non !
— Si !
— Je n’en reviens pas !
— C’est comme j’vous l’dis !

J’aime bien imaginer les gens dans un autre rôle. Des rôles de composition. Le psychiatre aurait venté les mérites d’une crème solaire à la télé. Tel prof deviendrait un adjudant suicidaire, tandis que le cuisinier éclaterait comme dans le film des Monthy Python « Le sens de la vie » à force de trop bouffer. Il y aurait aussi un travesti, un SDF alcoolo, une pute et la flopée de concierges des immeubles d’à côté. Comprenne qui veut. Tout ce beau petit monde serait pétainiste.

J’exagère à peine. Big Brother a encore de beaux jours devant lui. Le bien-pensant ne risque pas ses petits avantages pour défendre la liberté…

La souffrance chosifie les institutions, à cause des ressentis. Une machine infernale. Toujours est-il que la directrice fut sourde à mes allégations, comme le fut l’ancien directeur. Enfin, pas tout à fait comme. Ce fut pire avec elle.

Plus le temps passa, plus je préférais les mômes aux grandes personnes. Un peu comme dans Le petit prince.

Ils se laissaient apprivoiser lentement, tandis que les adultes collègues ne rêvaient plus, évitaient de réfléchir, se façonnaient en une entité à pensée unique. Celle de la directrice. D’un management de type « laisser-faire », nous passions à un type plus directif, centré semblait-il sur un seul objectif : tout devait concourir à la réussite de la directrice, ce qui revenait  finalement au même : les individus se transformèrent en exécutants, râlaient dans les couloirs, se compressaient les uns les autres, ignorant les situations socialement injustes… »

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6 réponses à “« Petites scènes de violence ordinaire dans une institution médico-sociale » Nouvel extrait.

  1. Que c’est juste! J’ai l’impression d’avoir vécu presque la même chose, j’ai bien peur qu’Almanito ait raison, c’est quelque chose qui s’est généralisé. Notre société place aux postes de direction des imposteurs qui se moquent des problèmes de fond et ne souhaitent qu’une chose, qu’on leur cire les pompes – les compétences et la conscience professionnelle ne sont plus des valeurs bien côtées, ce qui compte, c’est le bla-bla, l’apparence. Merci pour ce texte, on se sent moins seul!

  2. Hélas! J’ai vécu cette situation dans bien des établissements publics dans lesquels les comportements des subalternes devaient concourir à la bonne marche de la carrière de celui d’en-haut. Me donnant toute entière aux gamins, méprisant les clans et les arrangements, je vécus si mal une sorte de discrimination que j’ai totalement abandonné la profession. Ce n’était plus tenable.

  3. C’est drôlement bien décortiqué tout ça. La mentalité de l’entreprise « à l’américaine » nourrit les égos et les sous chefs et gagne la société, partout.
    Ce sont des gamins qui trinquent, comme dab ou presque…

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