« Croissants à gogo » Extraits de « Les Termites »

       Vous connaissez Sylvain, Gilles l’homme qui grattouille les portes… Et Nana ?

***

       Sylvain se demande si elle viendra. Elle lui a déjà posé deux lapins. Sylvain aperçoit la jeune fille. Elle hésite. Il lui fait signe. Elle finit par s’approcher.

         — Bonjour Nana !

         — ‘Jour, répond-elle.

         — Assieds-toi. Tu veux un café, un chocolat ?

         — Un crème plutôt.

         — Un crème pour la princesse, dit Toto qui lui apporte aussitôt la boisson fumante.

         Sur la table, il y a des croissants. Lorsque Sylvain donne rendez-vous le matin, il commande des croissants à Toto, afin que ses protégés puissent manger sans quémander. Nana lorgne les croissants. Sylvain approche la panière sans un mot. Elle en prend un, l’engloutit en moins de deux. Elle regarde Sylvain, puis prend un deuxième croissant. Sylvain sourit. Il ne dit rien. Il attend que Nana le questionne.

         Nana bouffe son troisième croissant. Voracement, tel un chaton abandonné par sa mère. Elle le scrute l’œil en coin, méfiante.

         — Que me veux-tu ? finit-elle par demander.

         — Je voudrais me présenter, d’abord…

         — Ça tu l’as déjà fait non ? Je sais que tu travailles dans une association…

         — Je n’y travaille pas. Je l’ai créée.

         — Oui, c’est pareil. Bon et quoi ?

         — Je m’occupe d’accompagner ceux qui sont à la rue dans leur recherche d’un job, d’un logement. Je…

         — Tu ne vas pas me proposer une assistante sociale hein ! Parce que j’en ai ras le bol des assistantes sociales. Je ne retournerai pas au foyer. Ni là ni ailleurs. J’en peux plus de vivre avec ces connards.

         — Ne t’inquiète pas. Je ne suis pas là pour ça. Mais si t’es mineure…

         — Si j’suis mineure, ça t’regarde pas. Je reviens dans un mois comme ça t’auras plus mauvaise conscience. Nana se lève.

         — Doucement dit Sylvain. L’âge que tu as ça ne me regarde pas. Ce qui me regarde, c’est que t’es dans la rue. Et je trouve que ce n’est pas ta place. C’est tout. Bon, tu ne peux pas aller dans un établissement d’accueil. Et j’imagine que ce n’est pas ce que tu veux. Ce serait un peu trop ressemblant aux foyers. De toute façon, ils sont tous presque fermés en été. Pas assez de budget. Même si les sans-abri ne se volatilisent pas en été…

         — Ben alors, c’est quoi ton plan ?

         — Je n’ai pas de plan. Je ne te connais pas assez. J’imagine que tu traînes seule ? Tu sais que le risque est gros pour une jeune fille comme toi ?

         — Je sais. Je me planque. T’inquiète.

         — Je m’inquiète justement. Tu peux te faire agresser pour tout un tas de raisons. Ton fric, tes papiers, ton corps… Nana sursaute.

         Sylvain a délibérément été trivial, il veut tester l’anxiété de la jeune fille. Il veut savoir si elle est capable de stratégies pour se protéger. Il aimerait lui trouver un abri. Il a détecté l’ambivalence de Nana. Elle est terrifiée, méfiante, mais elle ne retournera pas dans un endroit qui ressemble à quelconque foyer. Il faut attendre sa majorité pour entamer des démarches de demande de logement. Elle n’a aucun revenu, et ne peut prétendre au RSA. Elle est trop jeune.

         — J’ai pas de fric, dit-elle. Seulement ma carte d’identité. J’l’ai embarquée, il me la faudra quand j’aurais dix-huit ans. Pour trouver un boulot, un logement tout.

         — J’vois que tu es organisée !

         — Ouais, dit Nana, un sourire se forme sur ses fines lèvres. Pour bouffer, je fais la manche. Mais ils me prennent pour une Rom !

         — Et c’est grave ?

         — Ben ils n’ont pas l’air de les apprécier ! Ça ne marche pas du feu de Dieu !

         — Il faut trouver un moyen pour que tu dormes quelque part en attendant. Pour bouffer, je te donnerai des adresses.

         Sylvain est confiant. Nana semble plus coopérative qu’elle n’y paraissait même si l’intrépidité de la jeune fille cache fort mal la frousse qu’il a crû lire dans ses yeux ou dans chacun de ses gestes, tout à l’heure, lorsqu’elle lorgnait les croissants d’un œil hésitant avant de s’emparer du premier. Une espèce de malaise dans ses gestes décryptable par un œil éclairé. Puis elle avala les autres croissants, presque sans intermittence, comme un empressement pour couper court aux hésitations…

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8 réponses à “« Croissants à gogo » Extraits de « Les Termites »

  1. Bonjour Pascale Madeleine
    En en viendrait aux caricatures tellement les situations et les réactions se ressemblent et finissent par dessiner des boucles
    Toutefois, c’est toujours autant prenant et limite terrifiant
    Triste constat dans cette société qui prend synonymie de dérive et de pertes de repères pour notre jeunesse.
    Bravo pour ce billet très révélateur
    Je te remercie d’être passée, ton commentaire m’a fait grand plaisir
    Bisous et bonne journée
    Le Noctamplume

  2. Sur le pont qui tangue… Oui !
    Les Rom, oui… C’est que j’en rencontre quelques-uns durant mes pérégrinations : même pas peur ! (sourires)
    Bises à toi Jonas

  3. Encore un instantané de la douleur et de l’isolement. On rêve à un dénouement heureux pour cette enfant. L’allusion aux Roms est tellement à propos en ce moment. Toujours sur le pont, Pascale, n’est-ce-pas ? Ta générosité t’honore. Bises.
    Jonas

  4. Merci Jamadrou. Oui une fois qu’il sera terminé (si tant est qu’un livre soit terminé…) et… publié !
    Mais je mettrai d’autres extraits de temps à autres… Il faut que je « revienne » sur la blogosphère un peu plus souvent !
    Amitiés

  5. j’l’aime bien Nana elle me fait penser à un p’tit chat sauvage
    l’écuelle n’était pas couleur soleil mais pour elle c’est merveille
    la suite dans ton bouquin?

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