Paris vs Lyon (3)

gilles

Lyon, le 5 avril

 

Ma Jeanne,

 

Ta sensibilité est ta première qualité. Ces souvenirs t’ont enseigné la bienveillance, et ce n’est pas pour rien que tu consacras ta vie aux autres. En quelque sorte. Ne regrette donc pas cette sensibilité, même si elle altère parfois ta joie de vivre. Il faut juste que tu apprennes à laisser de côté les images négatives que le monde t’envoie.

J’ai encore fait une divertissante de « rencontre » hier. Plus amusante que celles que j’ai évoquées dans mes lettres précédentes. J’allais à vélo comme à mon habitude et j’ai croisé un tas de gravats ! Il semblait provenir du mur d’une maison puisque le mur en question offrait à la vue des passants l’intérieur de l’habitation. D’ailleurs je n’en ai pas aimé du tout la déco vieillotte. Curieux de nature, tu en conviendras, je me suis approché, et j’observais ce mur qui semblait venir de tomber. Figure-toi qu’en dessous des gravats se trouvait une voiture ! Quelques passants… passaient. Normal. Sauf qu’ils me regardaient d’un air étrange, moi, et non le tas de gravats. Ils semblaient étonnement habitués au décor surréaliste, mais ne comprenaient pas pourquoi je m’y intéressais tant, moi… Et j’ai su pourquoi : le mur s’était effondré depuis plusieurs semaines sur cette pauvre voiture, sans que nul n’aie songé à la délivrer. Peut-être attendent-ils des experts en éboulement ou je ne sais quoi. Nous vivons une extravagante époque. Ça fait froid dans le dos !

À propos de froid, j’ai envie de revenir un moment sur les couleurs de l’hiver, curieusement, j’ai repris le tableau des quais que j’avais commencé en arrivant au mois de janvier. Le bord de Saône m’offrait des paysages brumeux, la rivière prenait le ton laiteux du ciel si bien que je ne la distinguais qu’aux alentours de midi quand le ciel se dégageait enfin de ses nuages pesants et lourds. Ils me manquent presque, malgré l’humidité qui glaçait mes vieux os.

C’est drôle, seulement maintenant je me souviens de mon enfance. J’étais arrivé à Lyon, à la même saison que je t’évoque là. Je confondais le Rhône et la Saône. Les fiers Lyonnais s’extasiaient devant leurs deux fleuves. Comme s’ils y étaient pour quelque chose. Comme s’ils les avaient installés là eux-mêmes. Alors que la Saône est une rivière !

J’habitais non loin de la confluence. En bordure de Saône justement. Sur les hauteurs. Je lambinais la côte en bus pour joindre l’école où j’avais été inscrit. Je lambinais toujours, l’école n’a jamais été mon fort. De la classe je m’évadais en lorgnant les paysages, et les voix des élèves interrogés mêlées à celle du maître, devenaient un bruit de fond, une musique que mon cerveau finissait par oublier. Je me distanciais du réel en me plongeant dans les images d’un film que je m’inventais, dans les paysages du dehors. J’étais oublié de moi-même à regarder les va-et-vient des mouettes. Ou était-ce des goélands… Du reste, j’étais étonné d’en trouver si loin de la mer. Elles me captivaient. Les mouettes Lyonnaises ont peu de concurrence. Tout au plus quelques pigeons çà et là. Mais ils sont vite rappelés à l’ordre et radinent seulement quand les mouettes criardes s’en sont allées survoler les décharges, un peu plus loin du fleuve, dans les villes voisines. Oui les mouettes sont aussi criardes que les pies je trouve. De vraies mégères.

Je passe du coq à l’âne, ou de la mouette à la perche. « Lyon la capitale des Gaules ». Dire que ma naïveté me laissa longtemps croire qu’il s’agissait là de cannes à pêche, dont Lyon était la capitale, comme Laguiole était la capitale des couteaux ! J’étais un peu con, petit.

J’ai revu l’homme de l’autre jour. Je lui ai fait un signe de la main. Il était appuyé contre la porte du n°10. Peu importe le nom de la rue. Ce pourrait être n’importe où. Là où les damnés se trouvent. Ici ou là, Paris, Marseille, Lyon, Sao Paolo… Je crois que le discours « je ne veux plus vivre dans la société, j’suis habitué à la rue », cache un certain manque de confiance en soi, une dégradation de la personne due à une trop longue errance. Ce mec n’a peut-être plus toute sa tête on dirait. Pourtant les phrases cadencées qu’il prononce entre deux grattages sont toujours d’actualité. L’injustice des gouvernements, la cruauté, les guerres, les élections… C’est fou comme même dans ses délires, il semble réaliste.

 

Ton Jean

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10 réponses à “Paris vs Lyon (3)

  1. C’est vrai qu’on ne situe plus très bien le délire, entre cette société qui a perdu tout bon sens et ces pauvres gens désociabilisés…ils ne sont sans doute pas si fous qu’on le croit…

  2. Hé hé !
    On ne sait jamais vraiment quelle part de soi-même se trouve dans nos écrits…
    Un indice cependant : je n’ai pas encore atteint le premier étage de la sagesse, j’ai voyagé pas mal, mais c’est déjà très ancien… Et je n’ai jamais rencontré de Dalaï Lama !

  3. La capitale des Gaules Pascale, je me demande si je n’étais pas aussi con que ce correspondant à y réfléchir, ça se pourrait bien…
    Le mouettes, c’est beau à voir, mais c’est vrai que ce ne sont pas les oiseaux les plus nobles, ils me font penser à des rats volants, très opportunistes comme eux, mais pour l’écosystème il faut de tout.

    J’espère qu’au moment où je t’écris ceci, la voiture est tirée d’affaire

    Bisous et bonne soirée

    Le Noctamplume

  4. Bonjour Pascale

    Merci d’être passée, j’étais en week-end chez des amis et je suis ravi d’avoir de tes nouvelles
    Alors comme ça tu aurais aimer faire comme notre chère Alexandra, j’en apprend sur toi dis-donc! (rire), mais je ne sais toujours pas si c’est la quête de la sagesse ou la quête des voyage ou le fait de laisser mari et vie standardisée qui t’inspire le plus (Plié de rire)
    Je vais lire ta lettre 5 et je vais peut-être le découvrir qui sait?
    Bisous et à tout de suite
    Le Noctamplume

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