Paris vs Lyon. Roman épistolaire

Lyon, le 23 mars

 Lyon Mars 2006 004

Chère Jeanne,

Avant-hier,  je me suis assis à la terrasse du petit café en bas de chez moi. Un beau matin comme aujourd’hui. Le ciel était parsemé de petits nuages blancs. C’est le début du printemps et la glycine n’a pas encore envahi la tonnelle qui abrite du soleil, l’été, la terrasse urbaine et lui donne un air de bistrot de campagne. Elle est magnifique cette  tonnelle, comme un lit à baldaquin appuyé sur ses piliers… une lucarne sur le ciel.

J’y prends mon café chaque matin,  à la terrasse de ce cani, et je laisse un court moment divaguer mon esprit, un court répit avant d’attaquer la journée… Un cani, c’est un troquet en Lyonnais. Dès que la température augmente j’aime bien me réveiller à la terrasse au lieu d’être enfermé dans la salle du troquet en question où le matin, règne un brouhaha innommable. Le quartier est bourré d’étudiants qui, dès le matin, piaffent comme des passereaux. Quand je te dis le matin, tu sais que pour moi cela correspond aux alentours de onze heures, ce qui ne me différencie pas beaucoup des heures estudiantines. En ce point je leur ressemble.

Les lumières de la ville se reflétaient cet hiver sur les toits enneigés. La Primatiale Saint-Jean baignait de sa lumière jaune les constructions aux toits blancs, et se confondait avec les éclairages urbains, pour se noyer dans les eaux de la Saône, y versant une vague bleue marine et jade. C’est un spectacle que j’ai redécouvert et qui m’attache à nouveau à cette ville que j’avais quittée. J’ai le sentiment de reconquérir une ancienne maîtresse… Depuis que je suis revenu à Lyon, le passé et le présent se mêlent. Les souvenirs sont parfois si présents à mon esprit, que j’ai le sentiment d’y être encore, comme lorsque tu me racontes tes souvenirs, toi, dans ta ville natale. Cette curieuse impression, non pas de déjà vu, mais de vivre dans un mirage, d’y être pour de bon, et de me rendre compte que la personne avec qui je discutais à l’instant est morte depuis plusieurs années. La beauté de cette ville me laisse encore sans voix. Comme si je m’immergeais dans une espèce de rêve exempt de personnages.

Pourtant, il me faut te raconter une histoire à laquelle j’ai été confronté hier qui me ramène à une réalité que j’aimerais oublier :

L’homme était accroupi au bas d’une porte cochère. C’était presque la nuit. Ses longs cheveux bruns collaient à ses vêtements sans couleur. Il soliloquait. Les passants ne prêtaient guère attention. Pire, ils semblaient avoir peur. L’homme dérangeait. J’assiste à un spectacle comme celui-ci presque chaque jour, il me désole et fendille parfois mon penchant pour cette ville. Comme le monde a changé depuis que je l’ai quitté ! Il est devenu cruel. Comment ne l’ai-je pas vu ?

L’homme scandait des phrases dont le sens m’échappait ; créature sans âge, il s’écriait. Aux yeux détournés, il gueulait sa colère sans doute. La bouche semi-ouverte pourtant, comme pour ne rien laisser entrer. Seul le liquide de la bouteille juchée à ses côtés y entrait. Il était accroupi et grattait le mur. À l’aide d’une lame de couteau cassé, il gravait des petits dessins sur les portes des immeubles de la ville. À longueur de journée parait-il, l’homme truffe les portes de ses dessins, qui semblent ne rien représenter au premier abord. Lorsque l’on s’approche, ils ressemblent à des signes extra-terrestres, ou renaître des temps préhistoriques.  « Faut pas écrire là » lui disent les passants.

Puis, la police est arrivée, l’a emmené probablement en cellule de dégrisement. Il n’était pas ivre, ou à peine. Ils l’ont saisi, l’ont hissé dans le camion et sont partis. Il ne s’est même pas débattu.

Plusieurs créatures comme lui côtoient les amphitryons et les passants de l’arrondissement. Certains habitants les toisent, ces attristantes figures, avec leurs souillures, leur vermine, leur haleine alcoolisée dénaturent leur décor. Les occupants des immeubles bourgeois circulent sans les voir, ou détournent le regard. Jamais ils ne les dévisagent, ne les considèrent.

Jeanne, la ville est parfois si impitoyable, si inhumaine… Y regardant de plus près, la tumultueuse cité a comme un accent de violente asphyxie et mute en ville tueuse. L’équarrisseuse étouffe les hôtes nécessiteux. Je la vois alors responsable de la misère. J’espère que tu ne vis pas les mêmes choses chez toi ma Jeanne. Que tu profites au moins de ta ville à toi, de ses splendeurs, et que là-bas, le dénuement et l’indifférence n’ont pas raison de ta joie de vivre. J’ai presque l’envie de cesser le jeu…

Bien à toi,

Jean

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2 réponses à “Paris vs Lyon. Roman épistolaire

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