Maraudes Lyonnaises (13)

         Mercredi 20 février

       Six gonzesses en goguette ce mercredi. A Bellecour, Grazian et Nico ont disparu. Un autre homme Roumain avait pris la place de Nico la semaine dernière, très étonné que je m’arrête pour lui offrir du café et un gâteau. Lui aussi avait un petit chien. Il me reconnaît, me sourit, et me dit que Nico et Grazian sont repartis en Roumanie. Et dire que je leur avais trouvé une tente !

         Plus tard, nous aurons de bonnes nouvelles. Deux des familles ont pu être logées avec leurs enfants. Après quatre mois de vie dehors, abrités sous une tente, la régularisation de leur « récépissé » est en cours.

         Le principe de droit d’asile c’est quoi ?

         Le réfugié statutaire bénéficie d’un récépissé de 3 mois renouvelable portant la mention « reconnu réfugié » Ses droits à la réunification familiale sont ouverts sans conditions de ressources et de logement. Son accès à la nationalité française est facilité. L’Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides, l’OFPRA dans l’texte,  a le soin de reconnaître la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire, sous le contrôle d’une juridiction administrative, la Cour nationale du droit d’asile.

         Evidemment, en pleine crise, on se questionne… Evidemment l’on se dit « comment accueillir toujours plus de familles alors que chez nous, le travail et les logements se font presque aussi rares qu’un trèfle à quatre feuilles ? »

         Nos maraudes raisonnent autrement. Ils sont là. Ils sont nés dans un autre pays, certes, mais ils sont là, en attente d’une régularisation.  Ce qui nous importe, c’est que ce sont des humains, comme nous, qui vivent dans des conditions dans lesquelles nous n’aimerions pas vivre. Ce sont des terriens. On n’espère pas changer le monde, seulement on a posé notre regard sur eux, sur la misère. Et l’on ne peut plus les refermer… Les yeux. Le reste n’est que discours.

         Parenthèse refermée. Avant de rejoindre « nos réfugiés », nous avons rencontré quelques-uns des habitués installés autour du petit forum place Ampère. Ce fut festif, un peu comme une troisième mi-temps d’un match que nous achevions. Nous continuerons bien sûr, mais j’avais décidé de cesser là les carnets de nos maraudes. Match nul. Personne ne gagne. Ou tout le monde y gagne. Eux peut-être un peu d’estime à travers la bouffe que nous leur distribuons, nous, un peu de d’estime de nous-même d’oublier le temps d’une maraude notre confort et la chaleur de nos foyers.

         Ils étaient donc tous réunis, il y avait Astérix que je n’avais pas vu depuis des semaines, Jean dont les douleurs du dos avaient cessé, Omar et son langage fleuri un peu lourdingue, Gandalf était assis un peu plus loin, et Hervé faisait bande à part. Nous nous demandions s’il se souvenait de sa colère de la dernière fois. Il ne s’approcha pas, puis disparut furtivement. Parfois, ils disparaissent. La rue n’est pas un lieu immuable par définition, parfois ils disparaissent comme engloutis par elle, nous laissant dans une inquiétude sur ce devenir qui ne nous appartient pas, mais qui nous rend triste, un peu, car nous nous sommes attachés à ces hères de la rue que nous côtoyons chaque semaine…

         Ce fut une distribution festive, il y avait aussi trois jeunes hommes avec chiens, qui, eux, étaient de passage. Des SDF voyageurs. Ce fut un déballage presque joyeux puis nous les quittâmes pour nous rendre à Perrache. Ména et Gisele avaient amené des valises emplies de vêtements pour les gosses et comme au marché, elles se retrouvèrent avec une marmaille hurlante autour des frusques convoitées. Parce qu’ils sont partis de chez eux sans grand-chose, que les fringues et la nourriture, c’est un peu comme de l’amour, les mères le savent. Un peu d’amour ou d’amitié que l’on donne, pas seulement des biens matériels, il faut sans doute avoir été en situation d’exil ou de rejet, comme les sans-abri de « chez nous » pour ressentir cela.  Laetitia reçut un cadeau par la mère de trois des chenapans hurlants. Le père partit la chercher et elle revint avec de jolis chaussons tricotés afin de la remercier des chaussures qu’elle lui avait données pour ses enfants. Existe-t-il de meilleur cadeau que ces petits chaussons blancs ?

         Nous avions promis de repasser près de Gandalf. Je lui ai – à nouveau – demandé son prénom, qu’il m’a enfin donné. Sauf que je ne suis pas parvenue à le prononcer correctement. Quelque chose comme Augustinus… Il faut le voir Gandalf ! Solitaire, son visage s’éclaire pourtant lorsque l’on s’approche et qu’il nous reconnaît. Il réclamait un sac depuis plusieurs semaines, le sien avait disparu comme disparaissent pendant leur sommeil, certaines de leurs affaires. Nous en avions un, mais il fallait le vider ! En fin de maraude, nous nous dirigions vers l’hôtel Sofitel, au pied duquel il prend ses quartiers de nuit. Il était déjà couché, mais ne dormait pas. Il s’assit, rangea brièvement le sac et accepta la soupe proposée. Il était vingt heures. C’était l’heure…

Publicités

5 réponses à “Maraudes Lyonnaises (13)

  1. Ils sont dans la misère et nous nous apauvrissons sauf quelques uns qui tirent les ficelles de tout ça. J’ai vu ce soir un documentaire d’Arte qui montre les conditions de vie difficile en Roumanie dans une Europe décidément vraiment moche. Amitiés

  2. Coucou! Pour répondre à votre commentaire, je me mets à la place de Thoreau. Qu’il doit être dur de récupérer autant d’invendus. C’est particulièrement démotivant. Enfin, d’une autre façon, c’est aussi un encouragement aux auteurs que nous sommes tous les deux, malgré cela, il est quand même devenu un grand écrivain reconnu et admiré d’un très grand nombre de lecteurs!

Vos pensées

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s