Maraudes Lyonnaises (11)

         Jeudi 7 février

          Ce matin le blanc recouvre le sol gelé. Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Aujourd’hui il ne fait pas un temps à mettre un sans-abri dehors ! Ce qui me renvoie à cette évidente et stupide interrogation : quel est le temps idéal pour mettre un sans-abri dehors ?

         Hier, le ciel crachait des trombes d’eau lorsque nous avons commencé la maraude.

         Sabrina a posé une sorte de bâche plastique gris sur sa valise déboutonnée et dégorgeant de vêtements à distribuer, ce qui ne sert à peu près à rien vu que le vent la ramène sans cesse sur le côté laissant place à la vision rocambolesque des pulls qui se trempent au gré de notre cheminement. Une seule solution, en donner en vitesse afin de pouvoir refermer la valoche ! Nos brushings respectifs sont vite oubliés laissant place à une espèce de frondaison échevelée. Nous entamons une course de fond, nos visages bientôt recouverts de nos chevelures imbibées de flotte et nous considérons nos têtes d’égarées en riant. Finalement nous ressemblons à ceux que nous allons rencontrer : les sans-abri. Pareils, nous sommes pareil décidément, rien que des peaux d’hommes et de femmes enveloppées dans des vêtements, et la pluie efface nos dissemblances…

         Notre curieux équipage s’abrite quelques instants avec Nico et son chien sous un abribus, histoire de prendre des nouvelles et de faire les présentations avec deux nouvelles maraudeuses : Ména et Gisèle. Curieux équipage car nous sommes accompagnés par une journaliste, une « femme-caméra », un photographe et une stagiaire…

         Ména, Gisèle, Sabrina, Laetitia et moi, rien que des nanas hier soir  à la rencontre des potes de la rue, dont certains étaient partis, délaissant le macadam très tôt pour un ailleurs plus sec, s’il en est un nous disions-nous.

         Après les habitués, qui se sont abrités sous le coin de store d’un magasin, nous prenons le même chemin habituel. Il est étonnant de penser combien les préambules sont rapides et combien l’on ne s’encombre pas de salamalecs inutiles : nous sommes là pour une chose essentielle : distribuer. Le partage consensuel est inéluctable et se tient là, presque silencieux.

         Place Ampère, nous quittons nos accompagnateurs qui ont plein de choses à faire. Sentiment étrange. Laisser à voir ? Laisser à voir quoi ? Notre action, les gens de la rue ? Nous ? Quel est ce désir de faire connaître ? Les reportages fourmillent depuis quelques mois, comme des feuilletons, le monde sait les inégalités mais il ne change pas. A quoi bon alors en ajouter ? Peut-être dans l’espoir d’accroître le cercle des maraudeurs,  de capturer les consciences…

         Un petit groupe de trois SDF discute sur un banc, une bouteille de rosé posée à côté de l’un d’eux. L’un d’entre eux est déjà bien aviné. Je le connais, il a toujours le verbe plus que déplacé, à croire que le taux d’alcool dans son sang demeure stable à 4 grammes… Je le remets en place gentiment.  Ses compagnons m’y aident à coup de leçons de morale. Il n’est pas bien méchant, tout juste son cerveau semble-t-il immergé dans les effluves alcoolisés. C’est au final plus triste qu’exaspérant. A ses côtés, deux hommes que nous ne connaissons pas. Aimables, et étonnés de voir des particuliers citoyens maraudeurs. Un futal suffit à presque rendre heureux l’un deux. Lui a quitté le quartier de la Croix Rousse où il avait coutume de dormir, dans les allées des immeubles. « Il y a du grabuge en ce moment, c’est pour ça que je traîne ici ! »

         Nous repartons vers Perrache, pour découvrir que les Albanais se sont séparés en deux ou trois camps après avoir été dispersés la semaine passée par la police. Le campement devenait certes un peu trop voyant. Assiégés par deux ou trois énergumènes qui se bousculent pour avoir quelque chose. Là encore je dois jouer des coudes et leur imposer calme et partage comme à l’école. L’autre groupe est bien plus paisible, tous attendent sagement leur tour. C’est très étrange de constater encore, que la solidarité et le partage ne riment pas avec le manque et que l’animalité est perpétuée jusque chez les plus démunis… Puis l’un d’entre eux me refile des pompes de pointure 47, « tu les donneras à quelqu’un, personne ici avec les pieds aussi grands ! » semble-t-il me dire. Il rit.

         Au retour, nous croisons à nouveau les trois hommes sur le banc. Un quatrième est là comme un rendez-vous de début de soirée.

        Puis trois autres, dont Robert près du centre des impôts. Ils dorment là. Pas ensemble, mais à côté l’un de l’autre. Se tolérant à peine. Des couvertures mouillées traînent dans des buissons, ils ne s’en serviront pas cette nuit…

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2 réponses à “Maraudes Lyonnaises (11)

  1. « Toujours sur le métier »… Oui l’équilibre est souvent difficile à trouver, la frontière entre la culpabilisation et la captation est ténue. Tu lis entre mes lignes, Nathanaël, et me « rassures » avec ce commentaire. Merci.

  2. Bonsoir pascale, l’exercice est délicat, trouver  » les justes équilibres  » entre : concerner le lecteur, ne pas le culpabiliser sinon il s’en va, et ne pas être trop littéraire sans quoi il perd le contact… Alterner , varier, éviter surtout la culpabilisation, sacré travail. Il me semble que tu as le bon ton, que tu mettes en question votre propre démarche est à la mesure de votre exigence, c’est nécessaire. « Sentiment étrange » dis tu … Cette chronique est vivante sous ta plume, je suis sûr qu’elle trouvera son lectorat . Merci tout court .

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