Maraudes Lyonnaises (8)

        Grégory s’offre un mâchon devant le Mac Do de la place Ampère en compagnie de Rachid. Grégory, ça fait quinze ans de rue. Rachid, ça fait longtemps… Il est fier, il ne peut pas dire le temps. Peut-être n’a-t-il pas compté. Peut-être ne veut-il pas se souvenir. Le dire.

         Il nous faut apprivoiser les sans-logis dépossédés de leur identité à trop errer dans la rue. Parfois l’on n’ose pas ou on oublie de demander leur prénom… A force de discrétion, à ne pas les questionner sur leur passé, les souvenirs sont lourds.

         Quelques fois Grégory et Rachid se retrouvent, mangent un bout, boivent un coup. Pas trop. Grégory n’aime pas l’alcool à outrance. Rachid est musulman.

         Ils dorment dans les allées des immeubles. Pas ensemble, ou quelques fois. Grégory n’aime pas les foyers. De toute façon, ils affichent toujours complet. Il n’aime pas car on se fait voler.

         Il a de grands yeux verts, ou bleus. Un très grand sourire.

         Il est COTOREP. Enfin, dorénavant il faut dire « en invalidité ». Invalide, tu ne peux travailler. Ou peu. Ou sur un poste adapté comme ils disent. Si tant est que tu en trouves un, un poste adapté… Ça veut surtout dire que si tu ne peux travailler qu’un peu,  tu as une pension, ténue. Ténue ça veut dire la rue. Parfois. Souvent. En cas de collection d’infortunes. Un trop plein de malchance…

         Voilà Astérix. Debout devant une borne électrique. Il recharge son cellulaire. Malin Astérix. Lui, il a une maison. Un chez lui. Un bout de cave, il a même la lumière. Lumière à tous les étages. Enfin presque !        Il est drôle Astérix, et secret. Il refuse de dire où il crèche. Pas fou ! Après tout, il ne nous connaît pas plus que ça. Ce n’est pas parce qu’on le rencontre, qu’on lui refile des chocolats chauds, des cafés, de la soupe ou un futal qu’il va nous donner son adresse ! Sans doute a-t-il changé de squat déjà. Sans doute a-t-il été viré trois ou quatre fois. Peut-être davantage. « Tu poses trop de questions » il me dit. Je n’en poserai plus. Promis juré craché. Ton abri, c’est ton secret. Plus tard on le croisera à nouveau, à la terrasse d’un cani, devant un petit jaune. On ne se refuse rien, c’est samedi ! On ne se refuse rien, sauf des calebars, sinon, y a plus de quoi se payer une cannette ! Cul nu, mais pas sans bière ! C’est un p’tit plaisir. Z’ont bien l’droit à un p’tit plaisir les SDF…

         Puis, une menue silhouette recroquevillée. Sous un parapluie noir plutôt mal en point. Le parapluie. La pluie tombe drue. Une femme. Une petite femme repliée sous le parapluie noir. Un gobelet en plastique trône devant elle. Aucun passant pour l’emplir. Le gobelet. Elle nous embrasse les mains, à chacune d’entre nous, après que nous lui ayons offert un chocolat chaud, quelques frusques, à mettre dans son sac en plastique. Encore.

         Nous sommes quatre femmes, face à elle.

         Nous sommes cinq femmes tout-à-coup…

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6 réponses à “Maraudes Lyonnaises (8)

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  2. Mais vos mots en retour me deviennent indispensables, ils me permettent de « vérifier » si ma plume touche ce qu’elle veut toucher…
    Merci à vous Nathanaël… Quand même !

  3. Mais je ne peux plus faire autrement…
    Donner à l’autre, c’est se donner à soi, me semble-t-il, il y a là une forme d’égoïsme sans doute…
    Merci pour ces encouragements Mony, être lue, tu le sais, et savoir que les mots « font mouche » est important… Aussi !

  4. Je parcours la rue avec vous Pascale , à l’abri de votre plume. Belle plume qui ne noircit que la page de son écriture acérée , superbe chute de cette chronique . Et chute du lecteur que je suis qui vous suit.
    Merci quand même …

  5. Tes mots me transpercent. À la fois parce que tes récits nous montrent combien il suffit de si peu pour donner énormément. Parce que tes mots nous parlent directement, droit au coeur, sans détour, sans faux semblant. Parce que je t’envie de réussir à faire ces démarches pas si simples envers l’autre, réussir où là je n’aurais pas la force ( ou le courage ?). Bravo et merci à toi.

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