Maraudes Lyonnaises (7)

           Difficile de s’endormir. De pesants visages torturent ma nuit.

          Il y eut celui de cet homme au petit chien. J’étais presque heureuse de le voir à nouveau. J’avais quelques croquettes pour le petit chien que l’homme sert toujours dans ses vêtements. Plus loin, un autre. Première fois. Avec un autre chien, le même en plus gros. C’était drôle !

         Hier, Robert était triste, il était las, évoquait l’envie de rejoindre sa mère, puis son père. Mon cœur s’est serré. La question bien inutile « depuis combien de temps êtes-vous dans la rue ? », je la regrettai déjà, lorsqu’il me fit « trop longtemps, je suis fatigué », j’aurais voulu, alors, la remballer, faire comme si elle n’existait pas, pour que cela ne fût pas. Mais il est là, petit homme frêle au regard lumineux, avec son sourire pour nous remercier d’être passés le voir. Puis il est reparti avec son chariot couvert de frusques, et d’une couette donnée par une nouvelle maraudeuse. Il priera pour nous, Robert au sourire triste et ample. Lorsqu’il aura rejoint le local des Petites Sœurs de Pauvres…

Un autre ami, discret, assis dans une encoignure sous la gare de Perrache, celui-ci a toujours sa casquette, une rangée de pin’s sur le devant. Lui semble toujours gai, heureux de nous voir. Il boit la soupe chaude, mange la brioche offerte, nous sourit, nous tient compagnie quelques instants, puis va installer sa couche, « au chaud » nous dit-il, il faut faire vite avant que quelqu’un ne se saisisse de la place !

Quelques pas en direction de la confluence, le froid est sec, la nuit est tombée. La ville semble inoccupée. Nous retournons vers la gare, à la rencontre du groupe des Albanais à qui nous rendons visite depuis trois semaines. Ils sont là. Ils semblent chaque semaine être de plus en plus…  A notre arrivée quelques visages s’éclairent. Dans la cohue du début de soirée, entre les rails des lignes 1 et 2 du tramway et le mur de l’enceinte de la gare, ils sont debout, ils palabrent. Davantage d’enfants aussi. Une dizaine peut-être. Que font ces enfants, là, dans la noirceur de la nuit ? Ne devraient-ils pas être à l’abri ?   Parfois je ne comprends plus le monde dans lequel je vis…

Ils sont d’ici, ou d’ailleurs, et d’ailleurs qu’importe. D’où ils sont… Ceux-là viennent d’Albanie. Il paraît que le tourisme là-bas, se gonfle. Depuis un mois, elle a cent ans ! Albanie dépecée à l’aube de ta première année, dont les habitants se claquemurent, rehaussent les clôtures des jardins pour éviter la Vendetta. Des familles s’entretuent encore là-bas. Je ne songe pas à son histoire inscrite dans toutes les violences. L’un me disait encore la semaine passée « il est un pays qu’il faut que tu visites, l’Albanie ».

Les Albanais fuient, se fuient. Comme d’autres. Je ne veux songer aux pays dont les locataires s’éloignent. Je ne vois que les visages. Les humains derrière eux. Et je voudrais hurler…

Valise ouverte. Trésors. Bousculade. La nécessité fait loi. Ils reculent, font place enfin, au partage réclamé. Valise vidée en quelques minutes à peine.

Il faut que l’on y retourne…

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8 réponses à “Maraudes Lyonnaises (7)

  1. Je ne crois pas qu’il s’agisse là de courage, tout juste un acte citoyen.
    Et l’écriture un outil de partage, du coup, que j’ai envisagé comme utile.
    Merci Noctamplume de ton passage !

  2. Félicitations chère Pascale, j’espère que ce carnet marchera
    Tu nous donnes énormément à réfléchir, mais la misère augmente de jour en jour, au profit de certaines richesses qui explosent et je me demande vraiment comment cela va finir.
    Bravo pour ton courage
    Bisous et douce nuit
    Le Noctamplume

  3. Merci Nathanaël !
    Vous avez raison, se coucher et surtout s’endormir avec toutes ces images, même si « ceux-là » nous baignent de lumière et d’amitié, n’est pas si facile…
    Bien à vous,

  4. Toujours saisissant vos chroniques Pascale.
    Beau projet que celui des carnets, j’en réserve un !
    Mais je ne le lirai pas le soir, seulement dans la journée…
    Bonne soirée au chaud.
    Nathanaël.

  5. Merci Joëlle !
    « Je » ne suis pas seule !
    Je prépare un Carnets de Maraudes dont les droits d’auteur iront aux sdf, pour financer nos actions… Affaire à suivre !
    Amitiés

  6. Un monde à part, un monde qui dérange, pour certains c’est une question de survie, pour d’autres comme Giuseppe c’est un choix, mais aujourd’hui on ne choisit pas, il faut rentrer dans le moule, être socialement correct sinon c’est l’exclusion totale………..
    Bravo à tous les bénévoles et merci pour eux !!!!!

  7. Bonjour Pascale Madeleine,
    Je n’ai pas résisté à partager ton article sur mon billet de ce matin… Bravo encore pour ce que tu fais…
    Mes voeux d’un meilleur lendemain t’accompagnent. Courage, et amitiés.
    Amicalement,
    Joëlle

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