Maraudes Lyonnaises (6)

        Aujourd’hui c’est le premier jour des soldes : dehors, les gens s’agitent, s’engouffrent dans les magasins plein à craquer, se hâtent vers la vraie bonne affaire, selon eux, font péter la carte de crédit !

         Aujourd’hui, nous sommes quatre pour la maraude. On se dit que l’affluence est peut-être une aubaine pour les sdf, les démunis, ceux qui font la manche pour bouffer un peu. Car madame la France est terre d’asile. Il paraît. Beaucoup arrivent en quête de nirvana. Ils trouvent quelques aides, quelque logement parfois, mais pour un étranger en voie de naturalisation, pas de travail, ou au black, une sorte d’esclavage moderne… Pas de quoi se nourrir, donc, certains font la manche.

         Donc, on se dit, la cohue des échoppes et la chaleur étouffante à l’intérieur précipiteront ce grouillement vers une réalité délaissée : cet homme courbé devant cette porte cochère… Peut-être feront-ils « recette », de regards, de pièces, d’un sandwich, d’une main tendue…

         Pas sûr. La foule affairée s’occupe à reluquer les vitrines.

         Nous sommes quatre, à dédaigner des soldes, nous avons une autre destination,      nos potes de la rue. Il y a cette femme. Je la reconnais : ça fait huit ans qu’elle vient là. Elle a un logis, trois enfants, et pas d’autorisation de travailler. Certains ne se priveront pas de dire « pourquoi elle fait des enfants à tour de bras, alors qu’elle est dans l’illégalité hein ? » Faut-il répondre… Ils vont à l’école, et l’ont même initié au français qu’elle parle de manière consciencieuse.

         Poursuivant notre déambulation, nous rencontrons « nos habitués », deux joyeux drilles fêtent l’anniversaire quotidien de l’un d’entre eux à coup de mousseux et de chansons. Mihail, mon ami Bulgare sdf s’écarte, il n’en peut plus de ces chants qui éloignent les passants peu enthousiastes d’excès musical ! Sans doute craint-il qu’ils ne donnent une mauvaise image du sdf… Mihail tient à son image de marque. Ou craint la stigmatisation. L’art de la stigmatisation, on connaît dans « notre royaume de France » comme disait Jean Ferrat.

         En tout cas, Martine et moi avons eu droit au baisemain en remerciement des compères bien émoustillés : on sait vivre dans la rue !

         Presque une standing-ovation devant Perrache : la famille des Albanais s’est agrandie. Distribution de nourriture, de vêtements, nous vidons nos valises, avec grand soulagement – quoique nous ayons aimé qu’il y ait moins de personnes à satisfaire – nous étions chargés comme des mulets ! Après des échanges riches d’émotions, d’amitié – absolument – dans deux ou trois langues approximatives, une ou deux leçons d’albanais, nous quittâmes, non sans un serrement au cœur : nous n’avions pas apporté de chocolat chaud pour les deux bambins qui se trouvaient là !

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10 réponses à “Maraudes Lyonnaises (6)

  1. Ah, je croyais les commentaires fermés, du coup j’hésitai à venir, car lire c’est bien, mais échanger c’est mieux ( enfin c’est mon avis, qui n’engage que moi…..) du coup me revoilà …. Oui, les mots sont difficles à trouver parfois face au monde actuel. La misère a toujours existé partout, mais elle est inadmissible en 2013….

  2. Nathanaël, revenir en ville après trois années où je ne la fréquentais que de manière sporadique ne fut pas simple, surtout pour aller à la rencontre des exclus… Mais pour reprendre les mots d’une chanson de Diane Dufresne (avec l’accent Kébecquois) « on n’est pas v’nu au monde pour s’regarder l’nombril »… Chacun agit à sa manière, comme il peut. Sans doute l’écriture m’aura-t-elle aidée à surmonter ces « accrocs » insupportables !

  3. Esclarmonde, Sans doute sont-elles liées, à chaque fois, comme indissociables…
    Pas de merci, je crois que mon premier engagement fut l’écriture, comme pour me « reculer », panser le mal-être la révolte en moi !
    Amitiés,

  4. C’est une autre rue que je fréquente et je suis de ceux là qui craignent celle que vous décrivez, non pas que je n’agisse pas ainsi que je vous l’ai dit et à plusieurs niveaux, mais votre engagement… Ne peut laisser indifférent, interpelle… M’interpelle. C’est un accroc dans ma réalité .

  5. Des gens victimes des priorités purement financières de l’Europe… comment peut-on penser aux soldes avec tout ça. La misère morale me serre plus le coeur que la misère matérielle. Merci pour tous ces textes, Esclarmonde

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