Maraudes Lyonnaises. (5)

       Pas d’Apocalypse en vue. Rien de rien. Rien d’autre que ce même tabloïde vulgaire et laid.

         Chaque début de nouvelle année, j’ai envie de vomir. Pas parce que j’ai trop bouffé… Ni réveillon, ni banquet, je ne fête pas la nouvelle année, parce que je me demande toujours en quoi est-ce une bonne nouvelle… De même, au risque de me montrer asociale, j’hésite toujours à souhaiter la bonne année sur le ton dégagé habituellement adopté…

         « Bonne année ! Et surtout la santé hein ! »

         Comment souhaiter la bonne année à ce petit bout de monde presque oublié ?

         Hier, quand le virus qui m’a clouée au lit a bien voulu me lâcher la grappe, je suis ressortie de ma torpeur pour aller retrouver à nouveau les amis de la rue. J’ai retrouvé mes amis maraudeurs, Laure, son époux Yves, puis Laetitia. Et puis d’autres, des « nouveaux », enfin quand je dis nouveaux, l’un d’entre eux, David,  a déjà tâté de la rue, c’est dire si ce n’était pas nouveau pour lui. Comme il dit avec un sourire teinté d’humour « j’étais de l’autre côté de la cafetière » ! Il accompagnait Fabienne et sa fille, sans oublier le jeune chien aux yeux bleus – parfaitement, certains chiens ont les yeux bleus, je n’ai pris aucun produit avant de marauder hier – le temps de faire connaissance, et hop ! Direction le derrière de la gare Part-Dieu.  Il y a les devants, encore beaux, où les gens affamés de sports d’hivers s’agitent en cherchant le quai les bras chargés de cadeaux reçus à noël et de valises semblant  exploser tellement elles sont pleines, et il y a le derrière, le plus moche, celui où les potes des rues se tapissent. Ben là : néant. Personne. Où diable étaient-ils tous ? David, l’ancien sdf nous dit que trois fois par semaine une association accueille les sans-abri pour un après-midi convivial. Ah bon ? C’est qui cette association qui nous pique nos sdf ? Ils pourraient prévenir tout de même ! A qui on va offrir le café ? La soupe ? La compote ? Les p’tits sacs miracles préparés par Laetitia ?

         Bon, on se replie à Perrache. L’autre gare. Pas mieux. Je veux dire, même ambiance glauque, sous les trémies mélange habituel d’odeur d’urine, de vomi, de sueurs froides.  Restes de paillasses en carton et papiers abandonnées. Mais nos « habitués » sont aux abonnés absents. Où qu’ils sont ? Les a-t-on chassés hors les murs ? Putain, qu’est-ce que je vais faire avec ma soupe en train de refroidir dans les thermos ?

         Soudain, on frémit, on dessoûle. On a peur que certains ne fassent partie du nombre des morts de la rue, qui va grandissant, comme la dette française… Sauf que là, il ne s’agit pas de chiffres. Ce sont des noms, parce qu’on les connaît, parce qu’on s’est habitué  – si tant est que l’on s’habitue – à les rencontrer chaque semaine, en plus des nouveaux, qui semblent arriver par camions entiers. Parce que oui, ils sont Albanais, Bulgares, Roumains, oui, mais pour nous, ils sont clairement des humains. Car nous en avons terminé avec les nationalités. Quand bien même ils seraient venus de Mars la rouge, on leur offrirait le café ou la soupe, la poignée de main, la discute. David, il le sait, que dans la rue, la nuit, tous les chats sont gris, et que tous les individus ont froid et faim.

         Deux « connaissances » ah ! Eux non plus ne savent pas où sont passés les autres, certainement pas à cuver le réveillon ! Bon, on déplie, comme d’habitude  – hélas – salades de paluches, de museaux, douces rigolades avant le pire.

         Attention circulez, v’là le pathos : un couple d’Albanais avec deux p’tits bouts tout p’tits, tout roses. Ils dorment là, sous la gare, avec le timbre strident des tramways qui passent toutes les cinq minutes – on espère une grève des TCL pour que cesse le fracas – ils ne paraissent même plus l’entendre… Mais là, toujours les sourires, les mercis, mille fois réitérés. On a même un interprète, un vrai luxe, qui vient là, pour aider, pour traduire, car il connaît la rue, lui aussi, il y est resté six mois en arrivant en France. Maintenant il travaille, il a un logement mais n’oublie pas. Il paye même des impôts ! Alors il vient, souvent, pour aider les bleus.

         Moi j’ai mal aux z’oreilles. Je leur file tout ce que j’ai de soupe de compote, j’leur filerais la lune si je pouvais. Merde je pète un thermos, Laetitia va m’en vouloir… Les autres filent des fringues, du café ; pendant quelques instants on est tout à notre tâche, on est seul avec cette famille, plus rien n’existe autour, jusqu’à ce que l’on reprenne conscience : il nous faut rentrer, heureux d’avoir donné un peu, mais coupables d’avoir un « chez nous »…

                    Allez ! Bonne année !

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4 réponses à “Maraudes Lyonnaises. (5)

  1. Coupable ? Sûrement pas. Les laissés pour compte le savent bien, et ils doivent bénir les anges qui viennent les voir tous les soirs…

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