Maraudes Lyonnaises (3)

Le froid est là, mordant. Nous nous sommes rejoints, juste à l’entrée de la rue de la République. Les Lyonnais la nomment la rue de la Ré.

Cela faisait plus d’une semaine que je n’avais vu « mes habitués ». J’ai cherché l’homme au petit chien, mais il n’était pas à son lieu habituel, sur un coin de trottoir au pied d’une banque. Je me suis toujours demandé si l’endroit était aussi stratégique qu’il en avait l’air pour faire la manche… En tout cas, il n’y était pas. Ni mon joueur d’échecs avec ses deux chats. J’étais triste, je leur avais apporté une provende. Histoire de les gâter…

Hier soir, nous étions cinq. La bise, puis nous nous dirigeâmes presque en courant vers les quelques personnes que nous voulions rencontrer, celles dont nous connaissions les besoins. Au-delà de la place Bellecour, la rue Victor Hugo, large rue piétonne illuminée. Près de la station de métro Ampère, pas de Jean-Pierre, mon sdf boxeur, mais son compagnon à la barbe blanc gris et aux cheveux longs. Celui-là, je n’arrive pas à savoir son nom : il me répond toujours « Jacques Chirac », je ne sais  si c’est pour se moquer de moi, il est mort de rire, ou si son cerveau est juste un peu grillé. Peut-être les deux.

Avec lui, Mihail et son ami. Ils avaient changé de coin. Mihail me dit qu’ils aiment changer ! Il avait de nouvelles godasses, j’étais contente car je ne l’avais pas trouvé depuis deux semaines pour lui donner celles que j’avais trouvées pour lui. Nous restâmes un moment avec eux, nous plaisantions même, comme s’il s’agissait de prendre le thé avec de vieux potes. Pendant que nous vidions nos valoches pleines de vêtements chauds, qui les ravirent, une vieille dame s’est approchée, demanda aux autres combien ils étaient, entra dans une épicerie, ressortit avec un sac de clémentines, les présenta aux collègues bénévoles, et disparut telle une fée. Je ne l’avais même pas remarquée. La générosité est parfois contagion…

Après s’être séparés, non sans mal, de « Gandalf », qui s’agrippait à nos bras pour en raconter une autre, nous sommes allés à la gare de Perrache. Là nous rencontrâmes cinq ou six âmes qui s’étaient réfugiés à l’intérieur.

Distribution de sandwiches « faits maison » par Nathalie, clémentines, et soupe chaude. Deux hommes d’abord, que nous ne connaissions pas encore, puis un homme seul assis dans une salle d’attente, qui nous regardait. Nous hésitions. C’est toujours un peu délicat de se pointer devant une personne qui ressemble à un sans-abri, sans pour autant en être sûr. Imaginez la tête du gars si on se pointe en disant « vous désirez quelque chose ? Un café ? Une soupe ? », l’autre de rétorquer « j’ai l’air d’un clochard ? Non mais ! »

Ouf, c’en était un, il accepta la soupe et le sandwich et même la dernière veste que nous avions, qu’il s’empressa d’enfiler sur toutes les couches de vêtements en riant, et en s’exhibant plus tard tel un top model !

Toujours naît un certain embarras durant les maraudes : celui de consacrer un moment de convivialité à nos rencontres, un court moment qui casserait le quotidien terne et froid, et le désir, immense, d’aller au-devant de plus de monde possible.

Car il y a pour nous une évidence : ils sont de plus en plus à fréquenter cet ordinaire, qui ne devrait pas l’être, ordinaire, au vingt-et-unième siècle…

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4 réponses à “Maraudes Lyonnaises (3)

  1. Hélas… « ils sont de plus en plus à fréquenter cet ordinaire, qui ne devrait pas l’être, ordinaire, au vingt-et-unième siècle… »
    Noté également l’adresse de ton nouveau blog… Bon courage à toi pour ces maraudes et plus encore à ceux qui n’ont pas de toit…

  2. Merci Robert, tu es le bienvenu !
    En attendant la migration de l’ensemble de mes textes, la catégorie « Carnets », ce sera mon cahier d’humeurs, principalement consacré cet hiver aux maraudes auprès des sans-abri auxquelles je participe.

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